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Entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe, le monde occidental a connu ce que les anthropologues appellent une « transition funéraire ». Cette première transition contemporaine est marquée par l’apparition des cimetières modernes, que l’on voit peu à peu s’installer en périphérie des villes.

 

Jusqu’alors, ces lieux étaient placés à côté des églises, mais l’apparition des grandes épidémies comme la peste et le choléra va contribuer, en grande partie, à leur abandon. De nouveaux cimetières vont ainsi voir le jour à l’extérieur des centres-villes et aux portes des villages.

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Créé en 1786, le cimetière du Nord de Reims est l’un des premiers en France à avoir été construit en dehors des portes de la cité. Depuis, l’étalement urbain l’a replacé en plein cœur de la ville. © Allo la mort, ici la Terre

Une inhumation en pleine-terre rejette 182 kg de Co2 dans l’atmosphère.

Si on ajoute des monuments funéraires, l'impact est de 1 252 kg en moyenne. 

La production du ciment, pour fabriquer les caveaux en béton est très énergivore. © Allo la mort, ici la Terre

À partir du XXe siècle, l’espace consacré à la nature dans les cimetières s’estompe progressivement. L’apparition de grandes pierres tombales en granit et de caveaux bétonnés résulte d’un culte catholique alors très présent. La végétation disparaît, jugée trop désordonnée par les visiteurs, et les allées sont recouvertes de graviers.

 

Ces monuments funéraires alourdissent fortement l’impact de l’inhumation sur l’environnement. En 2017, les Services funéraires de la ville de Paris (SFVP), ont commandé une étude pour comparer le coût environnemental de l’inhumation et de la crémation. Elle révèle alors que l’inhumation est le procédé le moins écologique, un résultat dû en grande partie à l’utilisation de ces monuments. À contrario, lorsqu’on inhume un corps en pleine-terre, le cercueil est déposé dans une fosse, creusée dans le sol. L’impact sur l’environnement est alors bien plus faible.

Selon cette étude, quatre monuments sur cinq seraient importés de l’étranger, en particulier d’Asie du Sud-est. Le granit est en majorité extrait de carrières situées en Chine, Inde, Afrique du Sud, Brésil, mais aussi dans le sud de l’Europe et en Scandinavie. À plus faible quantité, on en trouve aussi en France, comme le bleu de Lanhélin qui provient de Bretagne. Il figure par exemple sur le site d'un fabricant chinois de pierres tombales, présent au salon funéraire de Paris en 2017.

 

Des entreprises de la province de Fujian en Chine - région connue pour le travail du marbre et du granit -, façonnent cette matière première venue des quatre coins du monde, avant de la ré-exporter à son tour pour des clients de tous continents. Son retour en France se fera donc sous sa forme définitive : la pierre tombale et la stèle.

 

Cette tendance du « tout-béton » est de plus en plus remise en question aujourd’hui, alors que les cimetières sont désertés par les familles. En 2014, une étude du Crédoc sur les Français et les obsèques a montré que 79 % des sondés s’y rendaient une fois par an, un chiffre en baisse depuis quelques années. Alors pour tenter de ramener du monde dans ces lieux oubliés, certains misent sur le respect de l’environnement, comme certaines coopératives funéraires.

Depuis 2017, la loi Labbé interdit aux municipalités d’utiliser ces produits phytosanitaires. Si cette mesure ne concerne pas encore tous les cimetières - seulement ceux qualifiés d’espaces de promenades -, de nombreuses mairies ont déjà étendu leur plan « zéro phyto » à ces lieux.

 

Dès 2008, la ville de Strasbourg a commencé des expérimentations pour entretenir le plus naturellement possible ses neuf cimetières. Le service funéraire de la ville a finalement choisi deux alternatives relativement économiques : l’enherbement des grandes allées, qui sont ensuite simplement tondues, et le désherbage à eau chaude pour les petites allées - appelées « inter-tombes » -, étroites de trente centimètres.

 

Si la ville semble avoir trouvé des méthodes efficaces, elle est encore en recherche de solutions pérennes, car la charge de travail est plus conséquente pour ce type de désherbage. D’autres cimetières ont même fait le test de remplacer l’action de l’homme par celle des animaux, comme à Fontainebleau, en Seine-et-Marne, où des poneys et des moutons ont été mobilisés pour y brouter l’herbe. 

Le ressenti des usagers est un critère à prendre en compte lorsque l’on réinvite la nature dans ces espaces : une végétation jugée trop dense peut provoquer un sentiment d’abandon chez certaines familles.

 

D’autres regrettent justement que nos cimetières ne ressemblent pas plus à ceux de nos voisins anglo-saxons : « Les cimetières français sont bien différents des grands terrains arborés qu’on a l’habitude de voir dans les films américains », affirme Patricia Letiche. Cette ingénieure technico-commerciale de 58 ans se souvient surtout d’un voyage en Écosse, qui l’a marquée : « Il y avait des petits cimetières très fleuris, et c’était la saison des jonquilles donc c’était magnifique. J’ai dit à ma fille, c’est dans un endroit comme celui-ci que j’aimerais être »


Si l’image que l’on se fait des cimetières outre-Manche est souvent celle de grands espaces, où il est agréable de se promener, c’est aussi parce qu’ils jouent davantage un rôle de conservateurs de la biodiversité : « Les cimetières britanniques sont traditionnellement plus verts », indique Élisabeth Anstett, anthropologue et directrice de recherche au CNRS. « Ils intègrent des espèces végétales plus diversifiées et sont peu concernés par les traitements phytosanitaires, donc ont tendance à devenir des sanctuaires pour les insectes et les oiseaux », ajoute-t-elle.

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En 2014, la ville de Niort a inauguré le premier cimetière écologique de France. Un espace de 4 000 m² entièrement pensé pour limiter le plus possible l’impact des funérailles sur l’environnement. Quatre ans après son ouverture, le cimetière comptait 66 défunts : avec des inhumations de cercueils et d’urnes en pleine-terre, mais aussi la dispersion de cendres dans une partie dédiée. 

 

Laetitia Royant est co-autrice du livre « Funérailles écologiques, pour des obsèques respectueuses de l’homme et de la planète ». Pour l’écriture de cet ouvrage, elle a découvert plusieurs alternatives, similaires à celle de Niort, qui ont vu le jour dans tout l’ouest de la France. Pour elle, ce type d’initiative va encore progresser dans les années à venir : « Le cimetière de Niort va inspirer, on commence de plus en plus à se poser la question de la stèle, et ça devient un objectif pour certaines mairies de rendre ces lieux plus agréables ». L’autrice a par ailleurs remarqué que certaines d’entre elles installent de nouveau des bancs, quand d’autres n’hésitent pas à créer des potagers, ou planter des fleurs sauvages. « Chaque cimetière a sa charte, on ne peut pas mettre n’importe quoi, mais ça va devenir un espace de création », ajoute-t-elle.

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Au cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, une parcelle du même type a été inaugurée en septembre 2019. Selon Isabelle Monnier, la conservatrice du cimetière, ce sont les nombreuses demandes des citoyens qui ont poussé la mairie de Paris à proposer cet espace de 1 560 m². Situé à quelques centaines de mètres de Paris, le lieu est uniquement réservé aux personnes ayant habité ou étant décédées dans la capitale.

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Des cimetières plus verdoyants, en transformant le béton par les fleurs, c’est aussi l’ambition des communes, depuis quelques années. L’élément déclencheur ? La question de l’utilisation des pesticides par les collectivités, de plus en plus discutée en France. Les herbicides ont longtemps été la solution la plus pratique pour le désherbage des cimetières, connus pour être des surfaces difficiles à entretenir.

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Le cimetière de Souché, à Niort (Deux-Sèvres), propose comme alternative aux grands monuments funéraires des pupitres d’identification en pierre calcaire d’une trentaine de centimètres de long. © Peter Mauduit - Ville de Niort

Dans cette parcelle, qui permet d’accueillir au total 157 sépultures, six concessions ont été vendues les six premiers mois. Mais ici, pas de pierres calcaires comme à Niort : « Là, on a une stèle sculptée dans du bois [...], il est aussi possible de venir fleurir et planter des petits arbustes. Tout ça va être façonné au fur et à mesure des inhumations et l’espace va trouver un équilibre, c’est un peu en recherche aujourd’hui », explique Isabelle Monnier en montrant les installations faites par les familles.

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Avec cette initiative, la mairie de Paris met aussi en avant l’argument économique car le prix des concessions y est moins élevé que dans le reste du cimetière. Les tarifs pratiqués dans les cimetières intra et extra-muros de la capitale sont particulièrement élevés comparés à ceux d’autres grandes villes en France. Pour une concession d’une durée de dix ans - la durée minimum sur Paris -, le prix est de 376 euros au cimetière d’Ivry, mais baisse à 294 euros pour la parcelle écologique. Une économie qui augmente avec la durée : le tarif pour cinquante ans est de 1 470 euros, contre 2 052 euros dans le reste du cimetière.

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La parcelle écologique du cimetière parisien d’Ivry-sur-Seine est enherbée et propose des inhumations de cercueils en pleine-terre. Les emplacements sont délimités par ces petits bouts de bois orange. © Allo la mort, ici la Terre

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Si les prix des concessions ne sont pas revus à la baisse de manière générale, leur durée pourrait bientôt l’être. À Paris, il ne reste presque plus de places dans les cimetières, et c’est en partie dû à la vente de concessions perpétuelles pendant de longues années. Ces emplacements à « durée illimitée » empêchent le renouvellement de la place, si bien qu’en 2017, le journal Le Monde rapportait que sur les quatorze cimetières intra-muros, seulement 171 concessions avaient pu être vendues, alors que les demandes d’inhumations étaient estimées à 5 000 pour cette année-là. 

 

Un rapport de la chambre régionale des comptes d’Île-de-France de 2018, indiquait même qu’entre 2010 et 2016, le nombre d’exhumations avait été « réduit de 60 %, en raison de la saturation de l’ossuaire du Père-Lachaise ». La construction d’un nouvel ossuaire - lieu où l’on entrepose les os restant après l’exhumation d’une tombe -, avait pris du retard après la découverte de restes de soldats allemands de la Seconde Guerre Mondiale, ce qui a contribué à cesser une partie des exhumations.

 

La problématique du manque de places dans les cimetières pourrait encore progresser, car si le nombre de décès en 2010 était de 540 000 en France, il est passé à près de 612 000 en 2019. Selon l’Insee, c’est l’arrivée des générations de baby-boomers à des âges de forte mortalité qui a fait augmenter le nombre de décès depuis le début de cette période. Les Français qui envisagent la crémation prennent d’ailleurs en compte le facteur du manque de place, puisque c’est le premier argument qu’ils citent lorsqu’on leur demande d’expliquer ce choix.

 

Selon François Michaud-Nérard, membre du Conseil national des opérations funéraires, ce problème de place va justement se résoudre avec l’augmentation de la crémation :

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« Les urnes prennent moins de place, ou s’il y a dispersion dans la nature, n’en demandent pas de nouvelles. Si les cimetières sont correctement gérés, avec les reprises de concessions, il n’y a aucune raison qu’on n’ait pas de place dans les cimetières. »

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L’ancien directeur des Services funéraires de la ville de Paris affirme même que l’on devrait en gagner : « Comme il y aura moins d’inhumations, on devrait avoir plus de places, et le cimetière devra évoluer pour être un lieu de vie. Il faudra en profiter pour l’ouvrir sur la ville, créer des transparences, que ça fasse partie de la vie de la cité. Quelque part ça va rattacher l’histoire de la cité à la vie actuelle des citoyens, et pour la conscience collective, ce sera pas mal », explique-t-il.

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Alors le cimetière traditionnel, avec ses tombes bétonnées, pourrait-il totalement disparaître ? Même si on pourrait observer un regain de biodiversité dans les années à venir, cet endroit reste un lieu de mémoire, et un patrimoine culturel et historique pour les communes. Il a aussi un rôle important à jouer dans la société, rappelle François Michaud-Nérard : « Pour des deuils traumatiques, c’est le lieu où peut se passer une partie du travail de deuil. Le cimetière, c’est le lieu qui est fait pour les morts, et la pierre tombale, c’est l’objet qui permet une proximité, mais en même temps qui marque l’éloignement d'avec le défunt. Et comme le deuil, c’est l’apprentissage de la séparation, c’est un objet central pour y effectuer ce processus »

Les concessions perpétuelles ne sont pas proposées dans toutes les communes de France. De plus en plus d’entre elles enlèvent ce choix pour faire face aux problèmes de place. © Allo la mort, ici la Terre

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